L’autrice Alda Mantisse et son roman autobiographique La loi du talon nous offrent un regard sur la réalité derrière le fantasme. Jouer son rôle de dominatrice professionnelle pour des clients avides de soumission n’est pas de tout repos. Doutes, prises de risques, plaisirs et parfois dégoûts, cette travailleuse du sexe partage sans ambages les émotions qui l’ont traversé durant toute sa pratique.
Derrière le rideau de la domination professionnelle
On fantasme souvent la dominatrice. On imagine le pouvoir, les talons qui claquent, les hommes à genoux, le contrôle absolu. Mais La loi du talon d’Alda Mantisse ne raconte pas ce fantasme-là. Ce livre ouvre une porte beaucoup plus rare : celle des coulisses. Celle du travail. Celle de Saskia, dominatrice professionnelle, et de tout ce que ce rôle implique — loin de l’imaginaire lisse et maîtrisé que l’on projette. Car dominer, ici, n’est pas seulement un jeu. C’est un métier. Et comme tout métier, il a ses contraintes, ses zones grises, ses épuisements.
Tout un travail invisible et qui se doit d’être facturé
Avant même la rencontre, il y a les messages. Et c’est sans doute l’un des aspects les plus frappants du livre : cette plongée dans les mots des soumis. Des messages souvent maladroits, crus, parfois interminables, saturés de fantasmes mal formulés ou d’un langage excessivement fleuri. Certains écrivent comme ils fantasment : sans filtre, sans recul, sans toujours percevoir qu’en face, il y a une personne qui lit, qui reçoit, qui doit trier. Derrière ces messages, il y a une première forme de travail invisible : comprendre, décoder, filtrer, refuser.
Ensuite, il y a tout le travail de préparation de la « scène ». Devoir organiser, nettoyer, ranger, créer une atmosphère, s’assurer d’avoir tous les accessoires à disposition, ainsi que le matériel d’hygiène. Puis, en fin de séance bdsm, devoir à nouveau tout ranger, nettoyer, remettre l’espace en ordre, pour soi et pour les prochaines séances.
J’étais loin de me douter que recevoir quelqu’un exigeait autant de travail ! Sur le papier, cela paraît si simple… Cette leçon me servira à l’avenir : je sais à présent qu’une séance, quelle que soit sa durée, exige au bas mot deux à trois heures de préparation et sans doute, une fois terminée, une heure de nettoyage et de rangement. Ce que mes futurs clients paieront, c’est également ce travail aussi invisible que fastidieux, tout comme le temps passé à correspondre avec eux. »
La loi du talon, Alda Mantisse
Comme dans tout métier de service, le travail ne commence pas quand le client arrive, mais bien avant. Choix de la tenue, préparation mentale, scénarisation, gestion de l’espace, anticipation des demandes… Rien n’est laissé au hasard. Ce que montre La loi du talon, c’est que la domination est aussi une performance construite. Un rôle qui demande de l’énergie, de la concentration, et une forme de disponibilité émotionnelle.
L’instabilité permanente : argent, annulations et imprévus
Le livre rappelle que rien n’est jamais garanti dans le quotidien d’une travailleuse du sexe. Un client peut :
- ne pas payer
- négocier à la baisse
- disparaître après des heures d’échange
- ou faire faux bond au dernier moment
Cette précarité constante fait partie du quotidien. Elle impose une vigilance permanente, une capacité à poser un cadre et à accepter qu’il soit parfois contourné.
De plus, recevoir un inconnu dans un cadre intime n’est jamais anodin. Une dominatrice doit à la fois incarner l’autorité, tout en assurant sa propre sécurité. C’est un paradoxe qui traverse tout le livre.
C’est aussi là qu’une autre dimension intéressante du livre émerge, avec les séances chez la psy de Saskia. Ces passages donnent une profondeur particulière au récit. Ils rappellent que derrière la posture maîtrisée, il y a une personne qui encaisse, qui questionne, qui cherche à comprendre et doute beaucoup.
La soumission, une autre forme de contrôle ?
Un point particulièrement fin du livre : tous les soumis ne cherchent pas réellement à lâcher prise. Certains, derrière leur posture de soumission, tentent en réalité de reprendre le contrôle :
- en imposant leurs scénarios
- en orientant la séance
- en testant les limites
Comme si la soumission devenait une manière détournée de dominer. C’est un aspect souvent peu évoqué dans la sexualité BDSM qui a le mérite d’être évoqué honnêtement dans le livre. À partir du moment où le client paie une prestation dont il attend un retour sur investissement, qui a finalement réellement le pouvoir de domination ?
Le métier de dominatrice donne accès à une chose rare : l’intimité des fantasmes. Qu’il s’agisse de fétichistes des pieds et talons hauts ou d’adeptes de la douleur physique, les TDS BDSM ont accès aux désirs les plus enfouis, les plus honteux, les plus inavouables. Mais cette proximité a un coût, car il faut savoir :
- poser ses propres limites
- refuser certaines demandes
- ou parfois accepter d’explorer des univers qui inspirent du dégoût
C’est donc un équilibre fragile entre écoute, cadre et protection de soi. D’où l’importance encore de normaliser dans le livre la consultation régulière d’une psy, pour avoir un lieu sécure où creuser ses propres besoins, pour ne pas s’oublier.
Je suis furieuse. Furieuse que certains soumis autoproclamés ne soient soumis qu’à leur désir. Furieuse que la politesse élémentaire, les limites et le respect, ils s’en branlent. »
La loi du talon, Alda Mantisse
Un livre pour déconstruire ses préjugés
La loi du talon ne cherche pas à juger, ni à glamouriser les pratiques bdsm professionnalisées. Il en montre une partie des coulisses, des tensions et paradoxes. Et surtout, il rappelle une chose simple mais essentielle : derrière chaque fantasme, il y a avant tout du travail. Et c’est un travail souvent invisible, émotionnel, logistique, parfois éprouvant. Faire prendre son pied aux autres, c’est un travail d’équilibriste.
La loi du talon, Alda Mantisse. Editions La Musardine. 19 €.
