Quelle est la vraie place de la bisexualité au sein des luttes LGBT ? Pourquoi cette catégorie sexuelle est-elle souvent perçue comme une « phase » et non comme une réelle orientation sexuelle et amoureuse ? Le livre Quelle bisexualité radicale de Stéphanie Ouillon fouille dans l’histoire du militantisme queer radical français, afin d’y trouver les traces – et invisibilisations systématiques – des bisexuel-les, et instituer leur légitimité politique.
La bisexualité, ce fantôme inquiétant du spectre sexuel
Comment penser une sexualité fluide, dans une société qui valorise la binarité avant tout ? De Darwin à Freud, depuis l’apparition du terme au XIXè siècle, la bisexualité est vue comme un état primitif de développement. Sortir de la bisexualité serait preuve d’évolution, car « l’être humain est né bisexué et se développe vers l’hétérosexuel ou l’homosexuel », selon les théories sur la sexualité de l’époque. On pourrait penser que ce système de pensée est caduque, pourtant cette vision monosexiste* perdure.
*Le monosexisme se réfère au fait de privilégier structurellement les identités et les comportements monosexuels et la négation de la bisexualité. Le terme monosexuel désigne les personnes attirées par un seul sexe; c’est-à- dire les hétérosexuels et les homosexuels.
Les bisexuel-les sont traité-es d’infidèles, d’instables, d’homos/lesbiennes refoulé-es, d’hétéros infiltré-es au sein des communautés LGBT. Et de l’autre côté, les hétéros fantasment et fétichisent la femme bisexuelle et projettent une vision homophobe sur l’homme bisexuel. La biphobie jaillit de toutes parts avec de nombreux préjugés !

Le livre Quelle bisexualité radicale revient sur le mouvement de libération gay aux Etats-Unis (1960) et explique comment face à la répression de l’homosexualité, il a fallu « revendiquer une identité homosexuelle exclusive, définie en dehors de tout rapport avec les non-gays. » Cette position radicale sera soutenue par le Front Homosexuel D’Action Révolutionnaire (FHAR) en France (1970). Selon Françoise d’Eaubonne, l’une des fondatrices du FHAR et du mouvement ecoféministe :
Les personnes qui ont des relations homosexuelles, mais qui ne se revendiquent pas homosexuels sont soit de mauvaise foi ou malhonnêtes, soit malades. »
Citation extraite du livre « Quelle bisexualité radicale » de Stéphanie Ouillon
Tout au long du travail de recherche de Stéphanie Ouillon, on remarque la forte invisibilisation de la bisexualité dans les archives militantes LGBT et féministes. Être bisexuel-le, c’est être un fantôme au sein du militantisme. Toujours présent-es, mais jamais rendu-es visibles.
L’éternelle suspicion de la trahison politique des bisexuel-les
Parmi les imaginaires péjoratifs qui pèsent sur la bisexualité, il y a l’idée qu’elle serait libérale, individualiste, compatible avec le patriarcat et pourrait dont « contaminer » la queerness.
La bisexualité n’est pas jugée suffisamment menaçante pour le patriarcat et l’hétérosexualité. En revanche, elle semble l’être assez pour mettre en danger l’identité et l’entreprise révolutionnaire homosexuelle. »
« Quelle bisexualité radicale » de Stéphanie Ouillon
Pour souligner ce regard inquiétant porté sur les bi-es, l’autrice évoque notamment le titre biphobe d’un article du fanzine homosexuel Bangbang (1998-2003), »Les bis, notre douloureux problème ». L’ironie étant qu’il reprend le titre homophobe d’une émission de radio des années 60, « L’homosexualité, ce douloureux problème. »
Ce que l’on reproche aux bi au sein du milieu homosexuel, c’est bien encore et toujours d’être « aussi hétéros ». »
« Quelle bisexualité radicale » de Stéphanie Ouillon
L’un des « problèmes » que pose la bisexualité selon Yoshino est qu’elle complique la tâche de prouver définitivement l’homosexualité, tout comme l’hétérosexualité d’ailleurs. »
« Quelle bisexualité radicale » de Stéphanie Ouillon
Il faut rappeler par ailleurs que la biphobie et le monosexisme ne sont pas le fait unique de la communauté lgbt, dans une société où c’est l’hétérosexisme qui reste dominant.
Le livre de Stéphanie Ouillon met l’accent sur un paradoxe bisexuel : cette sexualité est jugée dangereuse pour l’hétérosexualité et l’homosexualité, alors qu’elle a justement le pouvoir de rassembler les deux mondes. De plus, la bisexualité est fondamentalement queer, car elle brise les normes séparationnistes et valorise la fluidité, loin de toute binarité normative.
La bisexualité, une queerness au placard non revendicable politiquement ?
La vague révolutionnaire féministe #MeToo a permis d’ouvrir les yeux sur les violences patriarcales systémiques en place. Ce faisant, une question profonde a emergé : comment continuer d’aimer les hommes cis, qui constituent une classe dominante violente quand on est une femme hétéro féministe ? De nombreux livres féministes aux titres évocateurs sont sortis, faisant écho à cette réflexion, comme Sortir de l’hétérosexualité de Juliet Drouar, Moi les hommes je les déteste de Pauline Harmange, ou encore Vénère de Taous Merakchi.
À l’aune de ces déconstructions relationnelles de l’hétérosexualité, la femme bie est-elle forcément complice du patriarcat ?
Stéphanie Ouillon rappelle tout d’abord que les relations lesbiennes et gays ne sont pas exemptes de violences, ni de modalités patriarcales problématiques. C’est pourquoi, elle nous invite à penser une sortie de l’hétéronormativité, plutôt que de l’hétérosexualité.
Est-il possible de concilier féminisme radical et bisexualité ? Pour y réfléchir, je propose de recourir à une expression alternative à celle de la sortie de l’hétérosexualité : « sortir de l’hétéronormativité ».
« Quelle bisexualité radicale » de Stéphanie Ouillon
Parce que les femmes et homme bisexuel-les auraient ce qu’on appelle un « passing hétéro » (pouvoir passer pour hétéro), iels bénéficieraient d »un « privilège hétérosexuel ». De ce fait, leur sexualité n’aurait pas de pertinence politique, pour reprendre un argument souvent évoqué par les mouvances anarcho-queer, à l’instar d’une vidéo postée par la militante Habibitch le 25 novembre 2025 sur Instagram.
Ce qui pose la question de processus d’exclusion en place, au sein même des mouvements de lutte, qui définissent une forme d’eugénisme queer.
Une femme bisexuelle qui continue de coucher avec des hommes commet un acte de trahison. La femme bisexuelle est une mauvaise féministe, et certainement pas une lesbienne. Quant à l’homme bisexuel, il est au mieux un homosexuel refoulé, au pire un hétéro profiteur et sans coeur. »
« Quelle bisexualité radicale » de Stéphanie Ouillon
En conclusion, que pourrait être une politique de bisexualité radicale ?
Pour conclure, selon l’autrice la bisexualité est une politique :
- de la réconciliation
- de l’acceptation
- du dépassement des catégories et des normes sociales.
Stéphanie Ouillon rappelle très justement qu’être lesbienne ou gay ne suffit pas pour être radical-e sur le plan politique. Mais aussi, que la bisexualité démantèle l’hétérosexualité comme système politique.
Néanmoins, après un argumentaire pertinent sur plus de 160 pages, le choix de clôturer le livre avec l’expression « corps queerhétéros contaminés » interroge. Aussi, on peut regretter l’absence de réflexions sur la pansexualité et la transidentité bie, qui illustrent d’autant plus l’appartenance queer.
À l’instar du livre Bisexualités Féministes, l’essai Quelle bisexualité radicale permet d’offrir plus de visibilité politique à la bisexualité. Merci à Stéphanie Ouillon pour cette lecture pertinente et d’utilité publique.
Quelle bisexualité radicale, Stéphanie Ouillon, éditions Tahin Party. 16€.
