Il fut un temps où les discours masculinistes semblaient confinés à quelques forums obscurs fréquentés par une poignée d’hommes frustrés. Aujourd’hui, ils s’affichent sur TikTok, Instagram, YouTube, Reddit et X, séduisent des millions d’adolescents, inspirent des influenceurs suivis par des foules immenses et irriguent progressivement le débat politique. Ce qui paraissait autrefois marginal est devenu un véritable écosystème culturel.
C’est précisément ce que met en lumière Le Péril Masculiniste de Sylvie Tenenbaum. L’autrice signe un ouvrage accessible, documenté et particulièrement utile pour comprendre comment le masculinisme s’est structuré au fil des années, jusqu’à devenir un mouvement idéologique cohérent. Elle montre notamment comment ces communautés se nourrissent des frustrations masculines, exploitent les algorithmes des réseaux sociaux et empruntent les codes du développement personnel, de la séduction ou de la réussite financière pour diffuser une vision profondément réactionnaire des rapports entre les femmes et les hommes.
Les réseaux sociaux : une fabrique à radicalisation
Le livre rappelle combien les plateformes numériques jouent aujourd’hui un rôle central. Les algorithmes privilégient simplement ce qui retient l’attention et ne distinguent pas un contenu éducatif d’un contenu extrémiste. Ils auraient même plutôt tendance à pousser volontairement ces contenus, qui génèrent plus d’engagement. L’autrice rappelle notamment que les algos ont poussé le succès des tradwives. Sans oublier que les patrons à la tête des plateformes de réseaux sociaux sont tous des hommes blancs, dont les discours sont de plus en plus fièrement réactionnaires et qui influencent clairement ce qui est visible ou non. Rappelons que depuis qu’Elon Musk a racheté Twitter, il a restitué le compte d’Andrew Tate, accusé de viols, d’agressions sexuelles au Royaume-Uni, de trafic d’êtres humains, d’avoir constitué un groupe criminel et arrêté en Roumanie en 2022.
Il suffit parfois qu’un adolescent regarde quelques vidéos sur la séduction ou le développement personnel masculin pour que son fil d’actualité se remplisse progressivement de contenus toujours plus radicaux. Cela nous rappelle forcément le personnage de la série à succès Adolescence, joué par le jeune acteur Owen Cooper.
Ce phénomène est aujourd’hui largement documenté par plusieurs chercheurs : la recommandation algorithmique favorise les contenus émotionnels et polarisants, créant des effets de chambre d’écho où les idées les plus extrêmes finissent par sembler normales. Leur vision du monde devient de plus en plus banale et c’est ce qui la rend d’autant plus dangereuse.
Non, le masculinisme n’est pas le pendant du féminisme
Rappelons la base. Le féminisme vise l’égalité entre les sexes, la fin des discriminations systémiques envers les femmes dans un monde patriarcal.
Le masculinisme, lui, repose sur l’idée que les femmes seraient devenues dominantes. Les hommes seraient désormais les véritables victimes et les avancées féministes expliqueraient leur souffrance.
Cette inversion de la réalité permet de présenter les politiques d’égalité, les mouvements #MeToo ou les combats contre les violences comme des attaques dirigées contre les hommes.
Ce glissement rhétorique est particulièrement efficace parce qu’il s’appuie sur des difficultés bien réelles : solitude, crise de la masculinité, difficultés relationnelles, précarité économique ou souffrance psychique. Mais au lieu d’en analyser les causes sociales, le masculinisme désigne un coupable unique : les femmes.
Pourquoi ces discours séduisent autant de jeunes hommes
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du livre. Sylvie Tenenbaum ne se contente pas de dénoncer le masculinisme : elle cherche à comprendre ses racines, son fonctionnement et pourquoi il attire.
À l’adolescence ou au début de l’âge adulte, beaucoup de garçons traversent des périodes de doute :
- difficultés à séduire ;
- peur du rejet ;
- isolement ;
- perte de repères ;
- manque de modèles masculins.
Les gourous masculinistes leur proposent alors une réponse extraordinairement séduisante : « Tu n’es pas le problème. C’est la faute des femmes. »
Puis viennent les recettes miracles :
- devenir un « mâle alpha » ;
- accumuler richesse et pouvoir ;
- manipuler les femmes ;
- ne jamais montrer ses émotions ;
- reprendre le contrôle.
Autrement dit, ils manipulent les souffrances individuelles en combat idéologique dont le moteur est la haine des femmes. Cette logique évite toute remise en question personnelle ou collective. Elle nourrit également une immense frustration qui peut déboucher sur des violences verbales, psychologiques, sexuelles ou physiques. À force de présenter les femmes comme responsables du déclin de la société, certains finissent par considérer qu’elles méritent d’être contrôlées, punies ou remises « à leur place ».
Le mouvement incel remonte à 1997 avec la création d’un premier site; Pick-Up Artists Hate. Destiné à exprimer la frustration face aux comportements des femmes, ce site évolue pour devenir Sluthate, puis le réseau incel que nous connaissons aujourd’hui.
Le Péril masculiniste, Sylvie Tenenbaum
Le masculinisme, cheval de Troie de l’extrême droite
Depuis plusieurs années, les chercheurs observent que les communautés masculinistes constituent aussi une porte d’entrée vers des idéologies plus larges : nationalisme identitaire, suprémacisme, complotisme ou extrême droite.
Le point de rencontre est presque toujours le même : la nostalgie d’un ordre social présenté comme « naturel », où les hommes occupaient une position dominante, les femmes étaient cantonnées à des rôles traditionnels et les hiérarchies semblaient immuables.
Derrière la dénonciation du féminisme se dessine ainsi une critique plus globale de l’égalité, de la diversité ou encore des droits des minorités.
Le livre montre comment en France, cette convergence s’est notamment incarnée dans les discours d’Alain Soral, qui mêlent depuis des années antiféminisme, virilisme, antisémitisme et rhétorique complotiste. Si son influence médiatique a décliné, nombre de ses analyses continuent de circuler dans les sphères masculinistes et identitaires. De son côté, Éric Zemmour développe une lecture du « déclin » de la France où l’émancipation des femmes est régulièrement présentée comme l’un des symptômes d’une civilisation qui aurait renoncé à ses repères traditionnels. Ils participent à un même imaginaire politique où la virilité, l’autorité et la famille patriarcale sont érigées en remparts contre un monde jugé décadent.
Plus récemment, un autre phénomène mérite notre attention : le fémonationalisme. Popularisé par la sociologue Sara Farris, ce concept désigne la manière dont certains mouvements nationalistes ou d’extrême droite instrumentalisent les droits des femmes pour légitimer des politiques racistes ou islamophobes. Cette récupération opportuniste du discours féministe cohabite pourtant avec des positions conservatrices sur l’avortement, les droits LGBTQIA+ ou les politiques d’égalité.
Pourquoi il faut lire Le Péril Masculiniste
Parce que le masculinisme n’est pas un épiphénomène. Il n’est plus cantonné à quelques forums obscurs sur Reddit ou à une poignée d’hommes frustrés. Il s’est installé dans les algorithmes de nos réseaux sociaux, dans certains discours politiques, dans les conversations sur les relations amoureuses et jusque dans la manière dont une partie de la jeunesse apprend à concevoir les femmes, le consentement ou la virilité.
L’un des grands mérites de Sylvie Tenenbaum est de démonter, pièce par pièce, les ressorts de cette idéologie. Derrière le discours de la « défense des hommes » se cache un projet profondément réactionnaire : délégitimer les conquêtes féministes, réhabiliter les rapports de domination et faire des femmes les boucs émissaires de tous les maux contemporains. Le livre montre avec clarté que le masculinisme n’est pas une réponse à la souffrance masculine ; il est devenu une instrumentalisation politique.
Lire Le Péril Masculiniste, c’est aussi comprendre que les violences faites aux femmes ne commencent pas avec les coups, ni même avec les insultes. Elles prennent racine dans des idées répétées : les femmes manipuleraient les hommes, mentiraient sur les violences qu’elles subissent, auraient acquis « trop de pouvoir » ou seraient responsables de la crise de la masculinité. Ces idées fabriquent un terreau propice à la misogynie et à la remise en cause des droits des femmes. Le livre de Sylvie Tenenbaum nous donne les outils pour reconnaître une idéologie qui avance souvent masquée et dont il faut se méfier réellement.
Le Péril masculiniste, Sylvie Tenenbaum. Editions Harper Collins, 19,90 €.
